Bonjour, les fous rêveurs
Voilà ma réponse sous forme de CR pour avoir tenté ma chance une fois...j'avais programmé d'y retourner cete année (j'ai le dossier d'inscription), et puis pffffffffffft,le réve s'est envolé ces dernières semaines, rattrapé par la réalité dont je vous passerais les détails.
Pour dire juste un mot complémentaire, j'ai vraiment les boules quand je vois que je n'avais pas été foutue à l'époque de discerner et de corriger avant qu'il ne soit trop tard l'hypoglycémie qui m'a tout fait lâcher. J'ai toujours pensé depuis que je ne retrouverais plus jamais l'état de forme physqiue dans lequel j'étais, et l'incroyable mental qui m'avait accompagnée durant 24h. J'avais tout pour le réussir, et je crois que je ne parviens toujours pas à me pardonner cet échec "consenti". Je crois aussi que j'ai toujours eu peur de cette arrivée "mythique" que je m'étais refusée à visualiser, car trop impressionnée par l'émotion qu'elle suscitait en moi. Et du coup, je me demande si je ne me suis pas donné tous les moyens pour éviter cette peur de l'arrivée que je n'arrivais pas à dominer et à laquelle je ne savais pas comment j'allais régir tant le rêve avait été grand...
Pardonnez-moi pour cette psychologie à 2 balles...mais je ne vois pas comment l'exprimer autrement
Le Spartathlon
ou
Le temps impitoyable
Comme la plupart de mes rêves d’ultra, celui du Spartathlon s’est construit à la lecture de quelques reportages sur cette course mythique, et nourri puis renforcé des commentaires de ceux qui sont allés embrasser les pieds de la statue de Léonidas, jusqu’à devenir une exigence à laquelle je savais ne plus pouvoir échapper.
Pour moi, l’adepte indéfectible du plaisir des longues distances, j’allais pouvoir trouver là de quoi me satisfaire. J’avais pourtant obligation avec cette nouvelle entreprise de réviser ma façon habituelle d’aborder l’ultra. En effet, le Spartathlon en imposant des contraintes fixées par des temps limites de course, changeait fondamentalement la donne, et m’obligeait à repenser et revoir ma pratique.
Je n’ai pas songé un seul instant que cet objectif fut aisé : 246 km à parcourir d’Athènes à Sparte en moins de 36 heures, c’est à mon niveau un véritable pari. Et quand je prends connaissance des différents temps de passage éliminatoires égrenés tout le long de la course, j’ai la confirmation de la difficulté de la tâche. J’avais jusqu’au Spartathlon couru quelques ultras, et même si parfois ceux-ci imposaient des temps limites, j’avais toujours su que ces derniers ne me posaient pas de problème. Ils étaient suffisamment larges pour me laisser la possibilité de venir à bout de l’épreuve. Mais cette fois, je devais jouer avec le temps et m’en préoccuper sérieusement, pour mieux le maîtriser.
Etant plutôt caractérisée par une endurance acquise au fil des années et des kilomètres parcourus en toute tranquillité, je disposais d’une capacité de vitesse réduite. Alors, pour la première fois, je décide de recourir à un plan d’entraînement. J’entame là une vraie révolution. Je me fais concocter par Bruno Heubi un plan d’entraînement, destiné dans un premier temps à augmenter ma vitesse de base et dans une seconde phase à me préparer spécifiquement à l’épreuve. C’est un nouveau jeu auquel je m’adonne avec plaisir et détermination. Je découvre des façons différentes d’aborder l’entraînement, approchant les subtilités du fractionné jusqu’alors peu expérimenté, et usant de rythmes différenciés selon la nature et le but des séances. J’aime la nouveauté et cette exploration inconnue.
Pour autant, je n’ai pas renoncé dans la première période aux ultrafantaisies que j’avais préalablement mises à mon programme avant de décider de recourir à un plan d’entraînement, et que ce dernier n’a par conséquence pas intégrées : 54 km du trail de Guerlédan 3 semaines après le démarrage du plan, 70 km pour l’Ultra Tour des Monuments de Paris 3 semaines plus tard, l’Intégrale de Riquet (240 km en 3 étapes de 60, 120 et 60 km) 15 jours après. J’apprends vite à mes dépens que la rigueur d’un plan d’entraînement exige beaucoup d’obéissance et qu’elle se marie mal avec les ultrafantaisies que j’ai engrangées. Mon organisme souffre du manque d’habitude des séances dures, je n’ai pas le loisir de récupérer des ultras, et s’y rajoute une canicule éprouvante : j’ai tous les ingrédients pour parvenir rapidement à une situation de fatigue insurmontable. Je me retrouve ainsi à la mi-juillet prise au piège d’une indigestion manifeste, récolte d’une gourmandise effrénée. Et je vis mon premier abandon de coureuse d’ultra sur la 2ème étape de l’Intégrale de Riquet que je n’effectuerai que pour moitié.
La leçon est sévère, très amère mais vite apprise, et je ne me concentre plus alors que sur ce seul but : le Spartathlon. La phase du plan spécifique destinée à ma préparer à cette épreuve démarre fin juillet, et je la suis désormais à la lettre, sans aucune entorse.
Parallèlement, j’élabore mon plan de route en vue de dessiner une stratégie possible de course. Je le construis en fonction des heures limites de passage aux points de ravitaillement et du profil du terrain tel qu’il m’a été fourni de manière schématique. Je découpe la course en différentes étapes définies en fonction des dénivelés du terrain notamment, et détermine la vitesse moyenne à adopter sur ces tronçons pour franchir les barrières horaires en toute sécurité. Je peux alors envisager mes heures de passage aux postes les plus importants et ainsi prévoir les lieux possibles où je déciderai de pauses éventuelles ou nécessaires, évaluer leur durée, notamment pour les ravitaillements et les opérations d’équipement pour la nuit. Presque jusqu’au dernier jour, je remanie mon plan, le peaufine, le précise peu à peu en fonction d’éléments nouveaux qui m’apparaissent d’importance. Je visualise peu à peu, imagine et arrête la stratégie tout en laissant une petite place pour l’imprévu. Je me garde notamment une marge de manoeuvre sur les temps limites.
J’ajoute à la préparation physique, une préparation mentale : j’ai recherché tous les articles concernant le Spartathlon parus dans les revues de course à pied que je possédais, les ai lus et relus. J’ai besoin de m’imprégner de l’effort à fournir, et des difficultés qui m’attendent. J’éprouve autant la nécessité d’être rassurée sur la faisabilité de l’entreprise, que d’en mesurer tous les écueils. Je complète cette instruction en interrogeant quelques spartathlètes afin d’obtenir des réponses à des questionnements qui se font jour au fur et à mesure qu’approche l’épreuve. Je glane quelques conseils, trucs et astuces que j’expérimenterai pour la plupart.
Durant toute cette période qui précède de deux mois l’évènement, je ressens souvent encore une intense fatigue, plus perceptible pendant les fortes chaleurs. Je crains parfois de ne pouvoir en venir à bout. Les derniers jours avant l’épreuve, malgré une propension naturelle à négliger les préceptes élémentaires favorisant le repos, je me contrains à changer sinon bouleverser mes habitudes, en forçant avec acharnement sur le temps de sommeil, pour retrouver une « fraîcheur » nécessaire et indispensable.
Aux bienfaits du plan d’entraînement, grâce auquel je sens s’installer et grandir chaque jour un peu plus une force tranquille, s’ajoute le sentiment de l’accomplissement qui me procure confiance et sérénité. Je pars riche également des nombreux messages d’encouragement et de soutien que je reçois, mais peut-être aussi peinée par une certaine forme de paris qui s’engage malgré moi, sur les conditions requises pour réaliser le Spartathlon et mes propres capacités à en venir à bout. Cela pèse quelque part sur mon inconscient. Je n’ai pas envie d’avoir à prouver quoi que ce soit, et à travers ma course d’avoir à étayer ou défendre telle ou telle théorie. J’ai choisi comme à mon habitude de faire cette course pour découvrir autre chose, et je souhaite simplement pouvoir la mener comme bon me semble. Ce projet est certes ambitieux, et quoique la forme de la préparation soit de nature à me rassurer, l’enjeu et le plaisir sont quelque peu ternis par ces débats que j’ai involontairement déclenchés. C’est dans cet état d’esprit quelque peu meurtri que je vis les dernier jours d’avant course.
Et le matin du 26 septembre, je me retrouve immanquablement en haut de l’Acropole, d’où les coureurs vont s’élancer. Nous sommes quelques 250 coureurs inscrits dont 45 français, représentant la plus grosse délégation d’étrangers après celle des japonais. Quelques têtes commencent à me devenir plus familières depuis deux jours, mais je ne retrouve ici comme personnes connues que des participants à l’Intégrale de Riquet, ou quelques transe gaulois ! On nous a annoncé la veille que la température diurne se situerait autour de 27°. C’est une température raisonnable pour la région et la saison, et qui me laisse espérer que je n’aurai pas à en souffrir.
Un orchestre-fanfare lance quelques notes, et ces instants de solennité m’arrachent quelque humidité au coin des yeux. J’essaie pourtant de ne pas me laisser envahir par un sentiment quelconque et tente au maximum de m’extraire de toute pensée, pour ne me concentrer que sur la seule chose qui va compter à présent : courir, trouver l’allure pour passer les premiers 15 km dans les délais, ensuite pour les suivants jusqu’au 50ème km, et à nouveau jusqu’au 81ème km… Je me récite à nouveau mon plan de route, je veux être sûre, vérifier que je l’ai complètement mémorisé et surtout intégré. J’entends le décompte des secondes précédant l’envol. Je restreins volontairement mon espace sensoriel, pour ne plus limiter mon champ visuel qu’au cadran de ma montre qui indique à l’instant précis du départ 7h 00mn 40s.
J’essaie d’emblée d’attraper l’allure que je me suis fixée. Mes jambes entrent de suite et presque mécaniquement en action, et adoptent un rythme qui me semble assez approprié. Nous descendons le chemin d’accès à l’Acropole, tout en dallage pavé avant d’atteindre les rues de la ville. Je rattrape et double deux concurrentes françaises. Je reconnais assez vite juste devant une concurrente allemande, avec qui je partageais la chambre d’hôtel et qui court là son 8ème Spartathlon. Je me dis qu’avec une telle expérience et six Spartathlon terminés, elle doit savoir ce qu’il convient de faire et que je peux me fier à son allure. Nous rejoignons le trafic intense des heures de pointe pour quitter Athènes dans le flot de la circulation, le tumulte des moteurs, l’air empoisonné des gaz d’échappement et la poussière d’une ville asphyxiée, ce qui constitue déjà en soi une véritable étape de survie. En réalité, je me moque pas mal de cet environnement hostile. J’ai la tête autrement occupée : j’ai un tableau de course à dérouler, des temps de passage à tenir, et cela suffit à me dégager l’esprit des nuisances ambiantes. J’ai toujours en ligne de mire la concurrente allemande, et je me réjouis de cette présence inespérée qui me sert de repère et que je parviens à suivre sans difficulté. Grâce à elle, j’ai déjà le sentiment de me sortir d’une embûche possible. Car c’est pendant la première portion de 15 km que je dois maintenir la vitesse la plus élevée, soit près de 11 km/h sous peine d’être éliminée ! Je passe ce premier cap à l’heure exactement envisagée, avec une seule petite minute d’avance sur le temps limite, et avec une aisance qui me surprend agréablement et surtout me rassure énormément. Le filet des coureurs continue à s’étirer, et si j’ai du mal à estimer ma position, je sais que les concurrents, pour en avoir doublé quelques-uns, ne sont pas rares derrière moi. Passeront-ils tous la barrière horaire ?
Je découvre rapidement que la réalité du terrain présente un dénivelé plus nuancé que ne le laissait supposer mon plan de route établi d’après un profil sommaire. Les montées ou descentes peuvent se trouver légèrement décalées par rapport aux endroits imaginés, voir apparaître là où elles n’étaient pas envisagées, ou disparaître là où elles avaient été positionnées. Cela ne semble pas pour l’instant remettre fondamentalement en cause ma feuille de route.
Passé ce que j’avais considéré comme une première étape, je peux ensuite baisser mon rythme de croisière pour rejoindre le 50ème km. Mais la machine est lancée, et j’ai du mal à la freiner. Je me sens superbement bien, je déroule sans effort particulier ma foulée. Je dois me faire violence pour ralentir, et ce n’est qu’après une nouvelle quinzaine de kilomètres que je réussis à adopter une allure plus en conformité avec mes prévisions. Nous traversons quelque place où des enfants rassemblés et hurlants encouragent les participants et tendent leurs mains en sollicitant un geste des coureurs. Je traverse cette haie humaine avec étonnement et amusement en frappant doucement les mains tendues. Cette ambiance inattendue et tonitruante provoque un nouvel élan et génère une accélération incontrôlée, mais vite perceptible que je parviens cette fois à corriger immédiatement.
Peu après, je longe la clôture interminable d’une raffinerie, et respire les effluves de pétrole lourds et enivrants, avant de rejoindre le poste qui marque le 30ème km. A partir de là, je laisserai vraiment la ville derrière moi. Le trajet emprunte ensuite les méandres de la route côtière, et je vois l’eau transparente qui invite à d’autres plaisirs. Pour l’heure, je me contente et me satisfais pleinement du seul régal que m’offre le paysage, auquel s’ajoute celui de sentir que mon corps s’accorde maintenant parfaitement à l’allure envisagée. Je me surprends à doubler les deux autres concurrentes françaises (je suis la 5ème française engagée), puis Auguste Lespinas, le correspondant pour la délégation française, peu avant l’approche des 50 km, qui me dit ne pas se sentir au mieux. Le fait de le laisser derrière moi me gêne, ça ne me semble pas dans l’ordre des choses. J’apprends un peu plus loin par Pascal David, accompagnateur du groupe des « Toulousains » que Jean-Jacques Moros a pris la tête de la course. C’est une bonne nouvelle qui me transporte de bonheur pour lui.
Je parviens au 50ème km avec 8mn d’avance sur mes prévisions, ce qui m’apporte la confirmation que je n’ai pu immédiatement réguler mon allure. Pour autant, je sais que je n’ai pas entamé mes forces, je garde le contrôle, avec toujours cette surprenante facilité qui me grise de plaisir. Mes sensations sont totalement en phase avec la réalité, c’est quasi incroyable. Je constate que j’ai appris à reconnaître à la sensation mes allures, et c’est une heureuse révélation et un immense bonheur de mesurer que je vais pouvoir me laisser guider par elle.
Quoique les ravitaillements soient nombreux, j’ai préféré porter sur moi une petite réserve de boisson dans laquelle je puise si nécessaire entre deux ravitaillements, et j’ai fait déposer à certains postes de l’eau gazeuse qui me va mieux que l’eau plate, et également des réserves alimentaires et/ou énergétiques. J’ai dès le départ utilisé cette ressource liquide qui m’a été très utile et m’a permis de boire à petites gorgées répétées sur les tout premiers kilomètres dès que l’envie s’en faisait sentir. Jusqu’à ce poste du 50ème km, je n’ai grignoté par toutes petites touches que des aliments salés et quelques menus morceaux de fruits, le sucré ne me faisant nullement envie. Si peu envie que j’abandonne là la part de Herman (gâteau énergétique maison) prévu pour me servir de déjeuner. Oh sacrilège !
Je repars à 12h 08mn avant d’aborder une montée et d’avoir la surprise de retrouver une heure plus tard au 60èmekm Jean-Pierre Vozel qui se débat avec des maux d’estomac. Il s’essaie à avaler du fromage blanc qu’il m’encourage à goûter et qui me laissera assez indifférente. Nous repartons ensemble, et adoptons dès que nous remettons à courir, une allure qu’il convient que je réduise si je ne veux pas faire de bêtises que j’aurais à regretter plus tard. Je le laisse donc filer, et l’aperçois me distancer petit à petit. Après 80 km de course, j’atteins le canal de Corinthe, ouvrage impressionnant par son étroitesse et sa profondeur, et rejoins en toute sérénité et sans difficulté aucune le premier gros point de ravitaillement situé au km 81. J’ai un léger décalage sur l’horaire prévu, ayant « perdu » 13 minutes sur le temps estimé. J’ai heureusement une marge de sécurité qui me permet de faire la pause envisagée, afin notamment de me restaurer convenablement. Mais c’est peine perdue, les pâtes qu’on me propose et dont j’avale à peine plus de deux bouchées ne réussissent pas à m’ouvrir l’appétit. Je n’ai simplement pas faim, et suis dans l’incapacité de faire un semblant de repas. Cela ne me soucie pas, j’ai de toute façon l’énergie et la volonté suffisantes pour continuer à avancer.
J’ai passé Corinthe, et c’est sinon une victoire, une première satisfaction. J’ai tellement entendu, du côté des coureurs les moins rapides, qu’atteindre Corinthe dans les temps était déjà un défi en soi, que je peux repartir en toute tranquillité. Je n’éprouve aucune sensation de fatigue, j’ai le moral au beau fixe, et je me remets en action sans aucune difficulté. Je pratique par ailleurs de temps à autre quelques légères flexions pour m’amener progressivement jusqu’à la position accroupie, ce qui me permet de décontracter totalement les muscles des jambes.
Durant la pause d’une durée de 15mn, j’ai été rejointe par Delphine, concurrente française, et nous repartons pratiquement en même temps. Cette nouvelle portion s’annonce montante, et je ne m’étonne pas de la première petite côte située juste après le ravitaillement. Je cours bientôt dans la campagne, sur une petite route à travers oliveraies et vignobles. Le calme est saisissant après les grandes voies de circulation que je n’ai guère quittées de la journée, et excepté le passage de quelques rares véhicules, presque total. Je navigue sans problème jusqu’au km 100,5 en récupérant progressivement le temps perdu initialement. Là, on m’annonce que je suis 116ème. Petit clin d’œil, je porte le dossard…116. Cela fait 11h 41mn que le départ a été donné. Je déguste une soupe chaude espérée et attendue, car annoncée comme quasi certaine par Jean-Pierre Vozel que je viens juste de retrouver. Je m’empare sans plus attendre de ma lampe frontale, laissée à ce poste avant d’affronter la nuit qui dans une heure nous aura rejoints. Je traverse des villages où les enfants sont en quête d’autographes qu’ils quémandent le regard rieur et parfois suppliant. Je m’adonne à ce jeu, tout en ayant conscience que je perds de subtiles minutes. Je maintiens pourtant mon avance d’une demi-heure sur le temps limite, et reviens ainsi exactement sur l’horaire envisagé. Il est vrai que j’avais prévu de réduire mon allure sur cette portion, et qu’il m’est donc assez facile de respecter mon programme. Cela me permet de conserver ma sérénité et de poursuivre en toute tranquillité. Je parviens au 110ème km où je croise à nouveau Jean-Pierre Vozel. Il ne parvient pas à retrouver de bonnes sensations, et subit peut-être encore le contrecoup de son aventure malheureuse à la Badwater où une fièvre terrible l’a ébranlé. Je presse le pas dans une montée et le laisse à l’arrière tandis que la nuit me rattrape. Arrivée au poste de Néméa au km 124, j’avale un café et je récupère mes vêtements prévus pour la nuit. Je n’ai pas froid, et me contente d’enfiler mon maillot à manches longues et noue mon collant autour de la taille. Je retrouve là la femme d’un coureur français ainsi qu’une concurrente française, Maryse qui à chaque poste me prodiguent les quelques mots de réconfort et d’encouragement qu’il fait bon entendre, ainsi qu’Auguste Lespinas. Ils ont tous deux arrêté leur course et attendent l’arrivée prochaine de la compagne d’Auguste, Delphine qui suit à peu de distance. Je ne pense qu’à une seule chose : continuer sur ma lancée. Je commence à sentir un point ou plutôt un poids sur l’estomac. Au poste suivant, je souhaite pouvoir avaler un potage. C’est la seule nourriture qui arrive à passer. Malheureusement, il n’y a plus ni soupe, ni thé ni café, et on ne peut me proposer qu’une eau tiède additionnée de miel. Je tente…C’est franchement à… vomir ! Et c’est ce que je fais instantanément, dans une réaction purement mécanique ! C’est la première fois que je rencontre ce genre de situation, mais compte tenu de la cause qui l’a provoquée, il n’y a pas lieu que je m’en alarme. Je repars du même coup libérée de la gêne à l’estomac, et plutôt heureuse que la solution idéale et radicale soit venue aussi naturellement.
J’aborde ensuite une piste. La nuit est totalement noire. Pourtant j’utilise peu ma lampe. J’arrive le plus souvent à faiblement discerner les contours de la piste, et quand je perds le tracé du chemin, je rallume la lampe. Il m’est beaucoup plus reposant de naviguer à la lumière naturelle, même si celle-ci est très faible. Le faisceau de la lampe présente l’inconvénient majeur d’isoler l’espace illuminé de son contexte. C’est comme si l’espace se rétrécissait ! Je préfère sans conteste prendre pleinement possession de l’environnement dans lequel j’évolue. Quand je ne cours pas, je marche vite, oui très vite. Je bénis dans ces heures nocturnes mon expérience à l’Intégrale de Riquet et ma rencontre avec Paulette, une marcheuse. J’y aurai au moins appris cela, à marcher vite !
Je vais ainsi de poste en poste, sans autre souci que celui d’avancer dans les meilleures conditions possibles. J’essaie toujours d’ingurgiter quelque liquide à chaque ravitaillement. Mais rien ne passe, si ce n’est quelques gorgées de coca, de café ou de thé. Quant à avaler du solide, c’est mission impossible : je traîne toujours avec moi un morceau de gâteau sport récupéré au km 81 et auquel je n’ai pu touché. Au sortir d’un ravitaillement, je prends une mauvaise direction, et bénéficie à ce moment précis du passage d’un véhicule qui me fait signe à l’aide d’appels de phare pour que je reprenne le bon sentier. Je n’ai pas mal aux jambes, jamais l’envie de dormir ou de me reposer ne m’effleure, et j’ai le moral complètement intact. J’avance dans la nuit, doublant parfois des concurrents. Les échanges de paroles sont rares, sinon inexistants. Je suis dans ma course, je n’ai besoin de rien d’autre. Je reçois régulièrement à chaque poste de ravitaillement les encouragements de la petite troupe de français, témoins agréablement surpris du sentiment de plaisir et de bien-être que je ressens. Auguste m’annonce à un certain moment que je reste la seule féminine française dans la course. Il m’avait préalablement prévenue que Delphine envisageait de s’arrêter. Mais Paulette, que lui est-il arrivé ? Je n’aime pas me sentir seule désormais à poursuivre, et il y a cette petite douleur à l’estomac qui se réveille. Cela ne saurait être bien grave, je vais la gérer.
J’atteins le poste des 140 km peu après 1 h du matin. Je me rapproche de la montagne. Je me réjouis d’avance de pouvoir enfin goûter à ce morceau qui nourrit tant l’imaginaire des novices. Je retrouve à nouveau la route, et je peux plus aisément courir. Je distingue juste, dans la noirceur de la nuit, le large filet gris de la route, et quelques rares étoiles au-dessus de ma tête. J’essaie de rester le plus possible au milieu de la chaussée, là où le revêtement est le plus soigné. En toute hardiesse, je déroule ma foulée, quand soudainement je perds l’équilibre et me retrouve le nez à terre et écorchée vive. Ce n’était qu’un modeste trou insoupçonné dans la chaussée ! Genou droit et mains en sang, mais les lunettes de vue préservées de toute détérioration, je rejoins le poste suivant où je demande à nettoyer les plaies. Je suis occupée à des soins primaires qui ne consisteront qu’à laver les blessures à l’eau, quand surgit Auguste inquiet de me voir à l’arrêt. Je peux le rassurer en lui confirmant, puis lui démontrant que je repars immédiatement. Je m’aperçois néanmoins que je perds sensiblement du temps sur mon tableau de marche.
La douleur à l’estomac se fait progressivement de plus en plus vive notamment quand je cours, m’empêchant de tenir une allure soutenue. Je peux au mieux presser le pas pour limiter la souffrance. Pourtant, je conserve un état d’esprit serein. Autour de moi, quelques montagnes se dessinent et je me demande laquelle je vais devoir franchir. J’avance entourée de reliefs aux formes différenciées : il y a sur ma gauche cet espèce de mont en forme de pain de sucre, suivi à l’arrière d’une cime plus arrondie, et à droite, une hauteur que semble gravir tel un serpent lumineux, une route éclairée de mille lampadaires. Mon esprit est occupé à tenter de trouver un indice qui me ferait deviner quel sommet m’attend. Et avant que j’ai pu ébaucher la moindre solution, je me trouve engagée dans un tunnel qui me fait passer sous une large chaussée illuminée. Mon sens de l’orientation définitivement perturbé, je commence l’ascension de la montagne que j’apercevais précédemment sur ma droite. J’emprunte une route qui m’amène à un point de ravitaillement d’où démarre le sentier de montagne : sentier de pierres, étroit et bordé de bâtons lumineux qui laissent présager son tracé tout en lacets. Les chaussures de trail auraient été plus adaptées sur cette portion, et je sais que quelques concurrents ont opté pour le changement de chaussures pour passer la montagne. Je demeure très prudente et attentive, l’esprit encore très lucide, prenant le temps si nécessaire de marquer de courtes pauses afin de visualiser au préalable le cheminement à emprunter. La pente est très prononcée, et je vais parfois jusqu’à m’aider des mains pour ne pas glisser sur les pierres. Je découvre au fil de l’ascension les pièges et les dangers de ce sentier, marqué dans ses courbes au-dessus du vide par un ruban protecteur qui signale la limite à ne pas franchir. J’ai toujours préféré aborder les passages délicats de nuit. En ne voyant pas les difficultés à venir, je me contente de les gérer le moment venu. J’ai laissé des concurrents en bas du sentier et n’en ai revu aucun durant l’ascension.
Je parviens au sommet presque trop vite. On m’enveloppe immédiatement dans une couverture et on me propose une boisson chaude. Un petit vent souffle. J’imagine que la difficulté de la descente sera à l’égale de celle de la montée, et comme je suis une piètre descendeuse, il est préférable que je ne m’attarde pas, le temps travaillant à son œuvre destructrice. Je n’ai plus que 15mn d’avance sur le temps limite. J’ai le bonheur d’amorcer la descente sur une piste large avec des portions assez raides, mais sur un terrain beaucoup moins périlleux, malgré les pierres qui l’encombrent.
Je ne supporte plus depuis un moment la boucle de la ceinture de mon porte-bidon qui fait pression sur mon ventre. La douleur est permanente et concentrée en un point qui focalise mon attention. J’essaie de remonter la ceinture au-dessus de l’abdomen pour la maintenir au niveau du thorax, sans parvenir à la stabiliser. A défaut, je l’écarte du corps en l’empoignant. J’ai normalement un cachet destiné à soulager les maux d’estomac qui m’a été remis la veille par la concurrente allemande, et je décide de le prendre au ravitaillement suivant. Je passe alors quelques minutes impatientes et fébriles à fouiller nerveusement mes affaires, sans réussir à mettre la main dessus. Je laisse quelque temps précieux dans cette recherche infructueuse qui se révèle être depuis le début de la course, la première résistance à ma volonté. Et je m’exaspère d’avoir concédé quelques minutes pour un résultat nul, réduisant encore d’autant mon avance passablement entamée, sur le temps limite.
Désormais, je prends pleinement conscience que je joue plus serré avec le temps qui me subtilise progressivement mon avantage, grignotant sournoisement les irremplaçables minutes. Il me devient presque impossible de courir avec cette satanée douleur. De rage et de guerre lasse, je finis par détacher et enlever ma ceinture porte-bidon et la prends à la main. Tout à coup, je me rends compte en lisant l’heure que j’approche des 7 h du matin. Et il se produit un déclic : cela fait presque vingt-quatre heures que je suis en course. Prononcer mentalement vingt-quatre heures me fait prendre conscience que je m’apprête à boucler un…24 h ! Certes, je ne suis pas venue dans cette intention, car jamais en établissant mon plan de route, cette idée de 24 h ne m’avait effleurée. Mais j’ai tellement entendu parler de courses de 24 h, que malgré moi, je n’ai plus qu’une envie : connaître exactement le kilométrage que j’aurai effectué pendant ce délai. J’ai l’œil rivé sur la montre, et je n’attends plus que l’instant où je rejoindrai le poste suivant pour avoir la réponse. Et à 7h 03mn, j’atteins le poste installé au km170. Je regarde à deux fois pour mémoriser, enregistrer. Sur l’instant, je suis incapable d’évaluer, et d’éprouver un quelconque sentiment : je note, mais ne mesure pas la portée de cette donnée, et reste sans réaction, un peu abasourdie. En même temps, cette constatation m’étourdit et me perturbe. Je m’égare dans des pensées éparses, abandonne mon esprit à des vagabondages hors la réalité présente sur laquelle je perds prise, me déconcentre de l’ultime but que j’étais venu chercher. Alors, la fatigue jusqu’alors muette profite de cette brèche ouverte pour s’engouffrer dans un esprit déconcentré de sa détermination première. En se rappelant insidieusement à un corps en mouvement depuis 24 h, et en s’immisçant dans un esprit dérouté, elle se mue en un fardeau pesant, tandis que le temps continue à se précipiter en accélérant sa course infernale.
Désorientée, je calcule qu’il me reste dix heures de course pour les 75 km restants. Je fais une rapide estimation de la vitesse à tenir, et là je ne comprends plus rien. En effet, celle-ci ne correspond plus à toutes les analyses que j’avais pu effectuées, qui aboutissaient à une prévision d’allure moyenne sur la fin de course, bien inférieure à 7km/h pour permettre de passer juste dans les temps limites. Je me demande ce qui se passe, m’inquiète de cet écart, me trouble de cette différence soudaine. Aurais-je fait une erreur dans l’étude des temps de passage ? Pourtant, j’ai adressé à Bruno et Etienne monplan de route, et ils ne m’ont pas fait remarqué la moindre incohérence : ce n’est pas possible, on ne peut pas être trois à s’être trompés. En proie à ces questions qui me font grandement douter sur la justesse de mes calculs, et remettent en cause tous mes pronostics, je poursuis le moral défait, jusqu’au ravitaillement suivant. Là, je réclame le moyen de soulager mes maux d’estomac. Un médecin arrive, me tend une chaise, et m’invite à m’asseoir. Je refuse véhément. Un vent de panique s’empare de moi : je vois cette chaise tendue comme un piège qui signerait mon arrêt de mort sur cette course. Mon regard affolé tout autant que mon esprit est confus, est aimanté vers le panneau qui indique la distance à parcourir jusqu’au prochain poste, et l’heure éliminatoire correspondante. Je ne raisonne plus. Je piétine et tambourine d’impatience tandis que le médecin me prépare quelques gouttes de thé pour me permettre d’avaler un cachet.
Je repars, toujours aussi déboussolée et désarçonnée par les repères qui me font défaut. Je conserve pourtant 8 mn d’avance sur le temps éliminatoire. C’est peu dans l’absolu, mais largement suffisant pour poursuivre sans crainte. Je n’ai pratiquement rien bu de toute la nuit et rien mangé depuis un grand nombre d’heures. J’ai froid dans ce jour naissant dont la fraîcheur saisissante me fait grelotter. Mes intestins s’en ressentent et me contraignent à un arrêt technique. L’affreux scénario de la Desert Cup surgit. Et là dans la froideur du petit matin, alors que les intestins s’en mêlent, brutalement je ne m’imagine plus pouvoir tenir les délais, surtout sans pouvoir boire et manger, alors que le soleil ne va pas tarder à réapparaître. Serait-ce la mémoire du corps et de ses souffrances antérieures qui me rappelle à l’ordre, et s’érige en barrière de l’infranchissable? Il y a comme un non péremptoire et d’une violence inouïe, qui s’impose à un raisonnement défectueux et me fait renoncer sans espoir de retour à un rêve du possible. Et je lâche tout, sans autre préavis. Je m’incline devant tous les obstacles qui s’accumulent, et je capitule.
La décision est prise : je rejoins en grande tristesse la route délaissée quelques instants plus tôt, et avance sans plus me presser jusqu’au point suivant. Je choisis de décrocher moi-même mon dossard, le remets aux bénévoles qui me proposent encore de repartir, malgré le délai que je me suis donné la peine de dépasser. Je monte dans le bus. Je suis la seule et unique concurrente à m’y installer, et là, j’avoue, je craque un peu.
J’arriverai à Sparte à 12h30 environ, en état d’hypoglycémie certaine que je contrecarre en « courant » acheter, dès la descente du bus, des bonbons dans le supermarché qui fait face à l’hôtel ! Et j’assisterai, non sans émotion, à l’arrivée des concurrents qui termineront leur Spartathlon entre 34 et 36 heures.
C’est en relatant mon périple à quelques concurrents en début d’après-midi, que j’ai été brutalement mise face à ma malencontreuse erreur de calcul : il ne restait pas dix heures de course, mais bien douze heures, ce qui changeait quelque peu la donne ! Sur l’instant, le choc de cette nouvelle m’a autant sidérée qu’anéantie. Avec le recul et l’analyse, je restais partagée entre une forme de satisfaction et un énorme doute. J’avais parcouru 170km en 24h sans connaître de défaillance, et je savourais ce bonheur-là. Je m’étais peu écartée de mon plan de route, et je savais que je devais beaucoup à la préparation sous toutes ses formes. Mais ce contentement était entaché du sentiment de l’inachevé. Il me manquait 70 km au compteur : je n’avais pas accompli la mission que je m’étais fixée, et qui plus est, en raison essentiellement d’une erreur extrêmement grossière. Je ne pouvais pas en être fière ! Il m’a peut-être manqué à ce moment-là une petite voix qui m’aurait corrigée, et probablement encouragée à me remettre sur la route du Spartathlon.
Il était dit du Spartathlon : « la 1ère fois pour voir, la 2ème pour savoir, la 3ème pour l’avoir ». Je garde encore l’espoir fou de l’avoir dès le 2ème essai.
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